Du changement à la dynamique

Nous vous adressions nos vœux depuis trois ans sur le thème du changement.
Il faut maintenant quitter ce concept pour parler de la nouvelle dynamique car le changement a eu lieu. En Italie, en France et dans d’autres pays européens, les sondages montrent désormais un « soutien » massif, à plus de 70%, à toute forme de rejet du système antérieur et de ses artefacts. C’est fait.

Pour imaginer l’avenir, nous prenons à nouveau appui sur des éléments cycliques, des éléments de répétition. Un philosophe disait poétiquement à propos de la répétition que « ce sera la même chose, autrement, ce sera une autre chose ». Si les analogies avec le passé sont pertinentes pour envisager le futur de cette dynamique cyclique, elles resteront des analogies. Nous ne connaissons pas demain plus que quiconque. Mais demain n’est pas totalement inconnu.

Cycles sociaux-politiques

Un changement social a eu lieu dans les années 70 avec l’année 1968 comme marqueur. Le monde économique a changé avec l’entrée de la Chine dans le commerce mondial. Les lois de ce commerce mondial ont aussi été modifiées en direction d’une reprise du processus de mondialisation.

Nous avons vu plusieurs modes refléter cette dynamique. En 1990, la bourse nipponne formait une bulle et le monde pensait alors que les japonais allaient dominer la planète ; en 2000, c’était la révolution technologique universelle et ses nouveaux paradigmes. Même récemment, les GAFAM, exacts représentants d’un monde sans frontières, n’avaient « plus de prix ».

Ces bulles, endogènes de cette dynamique, se sont toutes dégonflées mais leur succession a formé les pulsations majeures d’un large cycle. De quel cycle parlons-nous ? Las, il n’y a pas « un » cycle mais « des » cycles, dont la durée est un multiple de la durée de vie d’une génération. Les ruptures sont sociales et deviennent géopolitiques, politiques puis économiques. Elles suivent des rythmes de 120 ans (Goldstein), 90 ans (Strauss & Howe), 55 ans (Kondratieff), 30 ans (Berry-Kuznets), 10 ans (Juglar) et 3,5 ans (Kitchin) – tout ceci à l’épaisseur du trait.

Les cycles s’identifient assez bien par leurs crises. Ces phénomènes sont inscrits dans le cycle et se produisent à des moments assez précis : ils permettent ainsi d’établir la mesure du cycle et de faire le point sur son avancement ou sa maturité.

2008-2009 est une crise évidente qui se situe dans la maturité du cycle. Elle a pour rôle d’éliminer ce qui apparaît comme un excès de la dynamique de mondialisation, dans une spéculation typique de l’annonce de son apogée. C’est probablement la dernière crise du système économique précédent : le cycle considéré ici serait donc le cycle de Berry ; en pratique, il se serait définitivement éteint en 2011-2012.

Le changement de 2016 et la nouvelle dynamique sociale

L’analyse sur plus d’un siècle tend à montrer que les cycles de Berry ne se succèdent pas sans une période d’environ 3.5 ans (un cycle de Kitchin en fait) pour les séparer. On peut décrire 2012 comme le moment où le changement commence et 2016 comme celui où il apparaît nettement avec le Brexit, l’élection de Trump et tant d’autres choses qui forment désormais un ensemble cohérent aux yeux de tous.

Au début d’un cycle de 30 ans, la dynamique est puissante. Par exemple, les années 80 ont connu des ruptures majeures : Thatcher, Reagan, l’Acte Unique Européen. On peut même revenir un cycle plus tôt. Nous avions d’ailleurs fait en novembre 2016 l’analogie entre les thèmes sur lesquels Trump s’était fait élire et ceux de Dwight Eisenhower dans les années 50.

Ces analogies montrent bien qu’un changement social est à l’origine. Les toutes dernières années se comprennent comme une réaction à ces excès : le rejet du « global » et le retour au « local ».

La géopolitique et l’inflation

Nous sommes dans une période assez particulière de plusieurs moments importants de différents cycles. Celui de la géopolitique a été découvert par plusieurs chercheurs américains (Goldstein notamment) qui ont étudié les relations internationales occidentales depuis la renaissance. Il s’agit certes d’une longue vue mais les conclusions des travaux académiques permettent d’éclairer l’histoire.

Selon cette théorie, nous devrions avoir depuis environ 20 ans, et pour encore environ 10 ans, un monde multipolaire et non plus unifié sous la culture dominante d’un leader dont l’influence se serait affaiblie et dont les caisses se seraient vidées des dépenses nécessaires à son hégémonie. Toujours en théorie, les régimes nationaux devraient se déstabiliser mutuellement pour atteindre une situation de conflit : cette période du cycle géopolitique est dénommée « déconcentration ».

En pratique, le déclin des USA et le recul de son leadership montre qu’il s’agit bien de l’ancien leader. Depuis quelques années, les ingérences dans des élections d’autres pays sont nombreuses. Les puissances nationales rivalisent dans une « guerre commerciale » qui commence à muter en conflit technologique. En même temps, partout, on érige de nouveau le culte des « hommes forts ».

Cette situation du cycle géopolitique renforce le sentiment de perte de maitrise, de repère et de stabilité.

Selon un autre cycle (Kondratieff), la prochaine décennie devrait voir une accélération vigoureuse de l’inflation, dans le cadre d’un phénomène dont le rythme de répétition est d’environ 55 ans. Une pareille résurgence cyclique de l’inflation a déjà été identifiée dans les années 20 et les années 70. Or ces deux périodes correspondent elles aussi à des mutations sociales évidentes. CQFD ?

Certains acteurs de la vie économique rétorquent souvent qu’« aujourd’hui c’est différent », que les cycles n’ont plus de raison de se reproduire. Pourtant, les politiques monétaires de l’occident ont démontré une grande capacité à produire des liquidités abondantes depuis une décennie. Cette attitude a comme corolaire une forte hausse de dettes privées et publiques. Les germes d’une accélération de l’inflation sont donc présents.

A l’instabilité de la situation géopolitique s’ajoutera dans quelques années celle de la sphère monétaire.

La foule, les leaders

La foule sociale est le maître de toute dynamique sociale. Elle semble incontrôlée mais les recherches ont montré qu’elle se comporte de manière bien moins aléatoire qu’en apparence. Si elle se forme spontanément, la foule dispose d’un esprit propre qui est distinct de la somme de ses composants.

Elle surgit de l’immobilisme antérieur et se nourrit des excès du précédent système. Un exemple frappe dans plusieurs pays d’occident : l’accroissement des inégalités liées au cycle économique de mondialisation est devenu inacceptable.

La foule incrimine invariablement des boucs émissaires (millionnaires, migrants, banquiers par exemple) décriés par un « peuple » qui développe une violence xénophobe – parfois jusqu’aux actes les plus indicibles. Le bouc émissaire, la xénophobie et la violence sont indissociables de la formation de la foule.

La foule a tout aussi invariablement besoin d’un leader sans quoi elle se disperse. Dans une nation démocratique, ce leader doit être élu. C’est chose faite dans une très grande partie du monde, du moins relativement aux masses géographiques et démographiques considérées. Les « hommes forts » sont aux USA, au Brésil, dans une partie de l’Europe et bientôt en Inde. La Chine n’est pas une démocratie mais son « homme fort » est aussi en place. Nous ne sommes ni dans les années 20, ni dans les années 70 mais la répétition des cycles et la formation de la foule sont bien là, sous nos yeux. Donc, ce sera « la même chose, autrement, ce sera une autre chose ».

La dynamique actuelle et les marchés financiers

La dynamique actuelle est assez simple ; elle comporte deux versants : si le protectionnisme est un rejet des échanges avec l’autre, c’est aussi une défense de la solidarité dans le « local », des liens de proximité ; si la stigmatisation provient de la xénophobie,  c’est aussi la redéfinition de « valeurs » donc de l’identité. Dit différemment, si la fin du « global » passe par une rupture violente, autiste et belliqueuse, c’est également un retour à la responsabilité sociale et environnementale. On voit d’ailleurs en France comment les sujets de pouvoir d’achat et de transition écologique sont mis dos-à-dos.

La dynamique actuelle est donc cet affrontement entre ces deux versants. Il y aura successivement des victoires de part et d’autre : les marchés seront rythmés par cette séquence.

En cherchant des axes constructifs, on peut reprendre les idées que nous avancions l’an dernier : la finance ISR et les crypto-monnaies ou les monnaies locales sont de bons candidats à cette dynamique, en tous cas plus que les optimisations fiscales des multinationales ou la FED.De même, le rôle fédérateur et protecteur de l’Etat pourrait laisser la place à une forme allégée, décentralisée : on peut risquer l’hypothèse d’une dynamique d’amaigrissement du Welfare State ou sa redéfinition. Cela peut se produire de différentes manières. Celle qui aurait pour origine une crise de l’endettement tient bien la corde. C’est peut-être aussi dans cet aspect de la dynamique qu’apparaîtront les éléments d’inflation dans quelques années. On prendrait la BCE plutôt que la Bastille.

Placements et gestion de portefeuille

La dynamique est dessinée mais il faudrait un don de voyance pour prévoir cet autrement. Les éléments développés ci-dessus, issus d’une analyse comportementale, permettent quand même de donner quelques orientations de long terme.

Les marchés de taux, a priori encore tranquilles dans la période actuelle, seront soumis à de forts stress dans les années à venir du fait précisément de cette dynamique et de l’opposition des forces : budgets, déficits, niveaux de dette sont au menu. Les périodes de hausses et baisses de taux vont alterner quelques années avec volatilité : il faudra être flexible.

Sans lustrer aucune boule de cristal, on peut avancer qu’il en ira de même sur les marchés d’actions. Le cycle économique court (Kitchin) a culminé mi-2017 et devrait se terminer ce trimestre, dans un climat plus pessimiste qu’aujourd’hui. Un nouveau cycle de 3,5 ans va nous guider jusqu’en 2022, année probablement épicentre de la volatilité. D’ici là, les marchés actions auront de beaux moments haussiers, à commencer par un épisode courant 2019. Il faudra prendre le risque de les accompagner : il faudra être flexible.

Sur les changes, la direction haussière du dollar depuis 2012 est cycliquement à son terme : le billet vert ne sera plus sous les feux de la rampe. L’Euro est trop jeune pour que nous ayons suffisamment de recul pour élaborer son cycle possible – on peut esquisser qu’il profitera des faiblesses du dollar. Sur les matières premières, la grande hausse séculaire va bientôt commencer mais on parle ici d’un mouvement d’une décennie, ce n’est donc pas la peine de twitter quoique ce soit. Pour les industriels qui raisonnent à long terme, il faut partir du principe que les points bas des matières premières sont soit déjà derrière nous, soit imminents. Sans que ce soit une surprise, la Chine a opté depuis une décennie pour une conquête des espaces riches en matières premières – « sans surprise » car la Chine n’est pas dans le temps de Twitter : elle raisonne sur une génération.

Dans le rétroviseur

Si nous devions nous noter depuis notre création fin 2015, nos choix de gestion se sont avérés bons en 2016 puis passables en 2017. En 2018, nous sommes en haut du panier. A titre d’exemple, nos deux fonds flexibles, un sur les obligations et un sur les actions, ont une performance positive en 2018. Pas de beaucoup certes mais nous sommes peu nombreux à n’avoir rien perdu. Voici les graphiques de leurs classements respectifs dans l’univers des OPCVM européens comparables.

Cette performance est assez logique puisque nous avons indiqué début 2017 que le ralentissement économique mondial était devant nous et que les marchés allaient tôt ou tard l’intégrer.

Nos fonds d’allocation d’ETF, élaborés sur la base initiale de modèles de Lyxor© et BlackRock©, font également bonne figure dans leur catégorie.

Ce qui nous a surpris et parfois interrogé l’an dernier, c’est l’enthousiasme de l’écrasante majorité de la communauté financière sur la qualité de la croissance de l’économie mondiale alors que celle-ci, certes positive (heureusement), n’a fait que reculer depuis début 2017. Nous reprenons, pour souligner ce point,  le baromètre de la recherche indépendante de RF Research (Véronique Riches-Flores) qui nous a accompagné tout au long de l’année 2018 :

Presque tous les indicateurs sont désormais au rouge et même le surprenant ISM manufacturier américain vient de passer sous 55 comme nous l’attendions dans nos vœux 2018. Nous reprenons, pour souligner ce point, la recherche indépendante de DayByDay (Valérie Gastaldy) qui dressait son diagramme prévisionnel de cet ISM sur lequel nous nous sommes appuyés. Le comparatif de la trajectoire attendue et de la réalisation de 2017 à 2019 est spectaculaire :

Comme quoi, les données correctement construites ont du bon et les cycles ça existe toujours… Nous avons géré en conséquence et nous remercions ici ces deux sociétés de recherche indépendante qui nous ont procuré ce dont nous avions besoin en 2018.

Ce que cette écrasante majorité de la communauté financière a voulu retenir jusqu’en octobre 2018, c’est probablement la force de la bourse américaine, elle-même emmenée par une poignée de valeurs emblématiques. C’est un aveuglement classique, un biais comportemental bien identifié. Il est ici collectif et non individuel, ce qui fait toujours froid dans le dos, encore plus quand on parle d’argent.

Depuis 2017, nous avons mis en place dans nos portefeuilles une politique de sélection des actifs sur la base de critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance) et de notre charte éthique. C’est une décision importante, pour vous comme pour nous. C’est également une décision financière car toutes les recherches académiques convergent désormais : l’intégration de paramètres ESG réduit la volatilité des portefeuilles.

Nous vous souhaitons une très belle année 2019, aussi douce que possible dans ces temps troublés. Nous profitons de ce moment pour vous remercier car nous avons réussi nos trois premières années grâce à vous et à votre confiance.